Le dernier Poilu.

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Fin 2005, il ne restait plus qu'une vingtaine de vétérans de la Grande Guerre à travers le monde. Soucieux du peu de temps qu’il restait à vivre à ces derniers témoins, les membres de l'association Les Francs-Tireurs Lorrains ont décidé de rencontrer un de ces survivants : Lazare Ponticelli.



Lazare Ponticelli voit le jour près de Bettola, petite ville de l’Emilia Romagna, (dans le Nord de l’ Italie) le 24 décembre 1897. Il sera déclaré à la mairie le 27 décembre. Avec le temps, le 2 de 27 va disparaître, et va vieillir Lazare de 20 jours : 7 décembre 1897. Il est le sixième d'une famille très pauvre de sept enfants. Son père travaille sur les foires à bestiaux. Sa mère va quitter le pays, pour aller travailler en France. Elle emmène avec elle trois de ses sept enfants. En 1903, Lazare perd à la fois son père et son grand frère Pierre. Lazare, ainsi que le reste de la famille, est confié à des voisins. Pendant cette période, il travaille dure. Il n'a qu'un seul rêve : aller au Paradis, c'est-à-dire rejoindre sa famille en France. Il économise de l'argent en capturant et en vendant des grives (petit volatile). En 1906, il peut enfin se payer son billet de train. A son arrivée à Paris, Lazare est perdu. Par chance il est recueilli par un aubergiste italien. Le temps passe, Lazare s'intègre petit à petit. Il exerce divers métiers, manœuvre, aide-maçon, ramoneur et enfin crieur de journaux. Nous sommes en 1914, Lazare se souvient parfaitement du 31 juillet, le jour où Jean Jaurès est assassiné au café du Croissant rue Montmartre, il a vendu tous ses journaux. Le 3 aout 1914, La France est en guerre. Lazare se présente à la caserne du premier régiment de marche de la Légion Étrangère du boulevard Richard Lenoir. En trichant sur son âge, il s'engage. Il y a un autre Ponticelli dans le régiment, il s'agit de son frère Céleste qui est venu quelques années auparavant avec leur mère. Lazare fait ses classes à Chateauneuf-du-Pape et Avignon et connaît son baptême du feu à Soissons. Les soldats reçoivent peu d'équipement ; une cartouchière par personne au lieu de trois.



Un jour, Lazare remplace une sentinelle, il doit contrôler les véhicules. Un véhicule se présente et ne donne pas le mot de passe. Après plusieurs sommations, Lazare tire et blesse l'occupant d'un véhicule...un général ! Il est immédiatement traduit en conseil de guerre, mais bénéficie heureusement de l'appui de sa " victime" qui reconnaît ses torts ! Dans l'Argonne, Lazare et Céleste sont en première ligne, ils entendent un blessé qui hurle depuis des heures. Il s'agit d'un réserviste bloqué dans le No man's Land. Lazare bondit de sa tranchée et va le chercher. Le pauvre homme a la jambe arrachée. Il le tire jusqu'au parapet. Avant d'être placé sur la civière, l'homme le serre dans ses bras et lui dit : " Merci pour mes quatre enfants ! ". Lazare ne saura jamais s'il est arrivé vivant. Tout en tirant son blessé, Lazare en a remarqué un autre. Il s'agit d'un Allemand. Ce père de famille, lui aussi, lui fait comprendre avec sa main qu'il a deux enfants, Lazare le porte sur son dos et le ramène devant les premières lignes allemandes. A son arrivée, les Allemands ouvrent le feu, Lazare se jette dans un trou d'obus et son blessé hurle en allemand. Le silence revient, Lazare dépose son blessé et s'en va sans recevoir un coup de feu. Son frère Céleste a été lui aussi blessé et il se repose en convalescence à Chatel-Guyon. Les deux frères s'écrivent. Le 23 mai 1915, l'Italie rejoint le camp des alliés et déclare la guerre à l'Autriche-Hongrie et à l'Allemagne. Cette entrée en guerre est assortie d'une condition expresse : tous les Italiens engagés aux côtés de la France doivent être démobilisés et renvoyés au pays pour y combattre. Les deux frères Ponticelli sont démobilisés et mis à la disposition de l'armée italienne. Lazare et Céleste rentrent sur Paris et travaillent. Un soir, deux gendarmes interpellent Lazare. Ils ont un ordre de mission pour lui : il doit quitter immédiatement la France pour l'Italie. Lazare négocie un délai de quelques jours. Son frère Céleste se cache. Lazare se rend au Commandement Militaire de Paris et demande à se réengager dans les troupes françaises. Mais on le lui refuse : il est Italien, qu'il aille combattre en Italie ! Lazare refuse, c'est la France qui l’a nourri. Il accepte de payer sa dette mais pas pour l'Italie qui l'a laissé mourir de faim. Les gendarmes convoquent Lazare à plusieurs reprises. La troisième fois, ils ne le quittent plus. Ils lui demandent de s'habiller et lui expliquent qu'ils vont l'escorter jusqu'à Turin. Lazare a conservé tout son paquetage militaire. Il ressort de chez lui avec son pantalon garance, sa capote en drap gris de fer bleuté et son képi. C'est ainsi vêtu qu'il prend la route en direction de l'Italie accompagné des deux gendarmes. Pendant le trajet, un des deux gendarmes lui demande pourquoi il a refusé de rejoindre l'Italie à plusieurs reprises et s’il n'a pas peur de se battre. Lazare lui répond qu'il a gardé un mauvais souvenir de son pays natal, qu'enfant il mourait de faim et qu'il accepte de se battre pour le pays qui l'a nourri, en l’occurrence la France. Arrivé à Turin, Lazare est incorporé dans la 159e compagnie du 3e régiment d'Alpini et il est envoyé sur le Tyrol, plus exactement sur le Mont Palpicolo. Son régiment est composé à 80 % de soldats originaires du Tyrol qui parlent parfaitement l'autrichien. C'est ainsi qu'il va être le témoin de fraternisations pendant près de trois semaines entre soldats italiens et soldats autrichiens. Suite à ce petit " armistice ", l'état major italien décide d'envoyer le régiment sur une nouvelle position : Monte Cucco (actuelle Slovénie). Dans ce secteur, Lazare va connaître ses premières attaques au gaz, alors qu’il n’a qu'un simple museau de cuir en guise de masque à gaz ! Il devient servant d'une mitrailleuse Fiat. Tout son groupe est tué mais il tient bon grâce à l'efficacité de la Fiat. Les Autrichiens, à bout de souffle eux aussi, se rendent. C'est ainsi que Lazare va faire environ deux cents prisonniers à lui tout seul ! Il reçoit la médaille du Roi, la plus haute distinction de l'armée italienne. Pendant les combats, il a été blessé à la joue gauche. Il est envoyé en convalescence pour une quinzaine de jours. Il repart au combat au courant de l'année 1918. A Montello, il retrouve un bataillon de chasseurs français et avec eux il évoque les souvenirs de 1914, l'Argonne, la Marne etc. En raison de son jeune âge, il reste mobilisé jusqu'en juillet 1920. De retour en France en 1921, il crée avec ses deux frères une entreprise de tuyauterie pour l'industrie pétrolière qui est toujours en activité. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, il rejoint les FFI et participe à la libération de Paris. Lazare prend sa retraite au début des années 60. Il est décoré de la Légion d'Honneur en février 1996 à titre d'ancien combattant.



Lazare Ponticelli était soucieux de témoigner, il n'hésitait pas à se rendre dans les écoles et à accueillir les journalistes ou les passionnés d'histoire. Depuis 2006, notre association a eu la chance de le rencontrer à 3 reprises. Nous devions le rencontrer une 4e fois en avril 2008... Lors de nos rencontres, nous amenions plusieurs pièces d'équipements militaires datant de la première guerre mondiale. Chaque objet lui rappelait une anecdote. Il reconnaissait les équipements français : la musette " souvent vide, qui nous gênait plus qu'autre chose, on les foutait en l'air ! " , le célèbre as-de-carreau (sac à dos) "qui était très lourd, la gamelle était accrochée dessus ", pour le pantalon garance il se souvient qu'il y avait une bande noire sur le côté. Quand nous lui avons présenté la plaque d'identité, Lazare s’est souvenu de l'avoir percée dès 1914 pour l'accrocher à son poignet. Pendant les durs combats de Soissons en 1914, Lazare n'a reçu qu'une seule cartouchière au lieu des trois prévues pour chaque soldat " on manquait de matériel "précise-t-il. Il a reconnu aussi bien les objets allemands, les plaques de ceinturons " chaque régiment en avait des différentes ", les pattes d'épaules " à chiffres ", les casquettes d'officier ou simplement les casques à pointe " de loin, ils brillaient ! " De même pour les objets italiens et autrichiens. Il se rappelle que " les Autrichiens mettaient du schnaps" dans leurs gourdes. Les casquettes spécifiques portées par les Autrichiens, le ceinturon ou bien la plaque d'identité italienne spécifique lui reviennent en mémoire. Il semble que Lazare n'ait jamais porté de casque. En France de 1914 à 1915, il avait un képi et ensuite en Italie, il avait reçu la coiffure spécifique des Alpini. Un des membres de notre association a retranscrit ses récits sur un blog : http://poilus1914.skyrock.com/




Le 23 janvier 2008, Lazare avait accepté les obsèques nationales à condition qu'elles soient simples. Lazare Ponticelli nous a quittés le 12 mars 2008. Il était le dernier survivant d'une immense cohorte : celle des 8,5 millions de soldats français de la Grande Guerre. Ce dernier poilu a reçu des obsèques nationales aux Invalides le 17 mars 2008 en présence du président de la République, Nicolas Sarkozy et de l'ancien président Jacques Chirac. Son cercueil était porté par onze légionnaires du 3e régiment étranger d'infanterie, héritier du régiment où avait servi Lazare en 1914. Une délégation des membres de l’association Les Francs Tireurs Lorrains était en tenue de poilus aux côtés d’autres associations pour lui rendre un dernier hommage.
Aujourd’hui seuls les vétérans de la seconde Guerre Mondiale peuvent encore attester de cette période difficile de notre histoire. Il nous faut prendre conscience de l’importance de leurs témoignages. C’est notre devoir à tous.